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A l'occasion des 20 ans de L'Air de rien, lisez cet écho de lecture des 180 premiers numéros réalisé par l'APA :

En novembre 2003 sortait le premier numéro de cette chronique. L'occasion, aujourd'hui, de tirer le portrait de ce gros bébé de vingt ans. Grâce à l'écho-graphie de l'APA (1), une association qui collecte des textes autobiographiques (récits, correspondances, journaux intimes) que tout un chacun lui confie. Un fonds de plus de 4000 documents accessible au public aux Archives municipales d'Ambérieu-en-Bugey, près de Lyon. Les textes reçus sont d'abord lus en sympathie, selon un protocole précis, par un membre d'un groupe de lecture qui en établit un compte-rendu (un écho). Ayant déposé à l'APA l'intégralité de mes chroniques, Sylviane Pierrot, du groupe de lecture de Strasbourg, les a lues et en a rédigé l'écho dont L'air de rien de ce mois vous propose de longs extraits ICI ! 

 

 

Florence Aubenas

Le quai de Ouistreham

L'enjeu était de taille. Le risque d'être déçu, immense. En allant voir Ouistreham (1) le film d'Emmanuel Carrère réalisé à partir d'un livre de Florence Aubenas avec Juliette Binoche, j'allais à la rencontre de trois des ''personnages'' m'ayant le plus impressionné ces dernières années. Carrère par ses livres de non-fiction tous appréciés, Aubenas par sa capacité à rendre compte du réel dans son travail journalistique, Binoche parce qu'elle est une actrice qui joue juste et sobre. J'avais lu (et relu il n'y a pas si longtemps) Le quai de Ouistreham (2), paru en 2010. Récit de la « France d'en bas », cette France qui multiplie les petits boulots et vit dans la dèche, cette France invisible qui n'existe pas aux yeux de ceux qui ont un « vrai » travail et dépensent sans compter, cette France embringuée dans des embrouilles administratives kafkaïennes qui seraient risibles si elles n'étaient le reflet du déclassement et d'un mépris de classe. Cette France qui donnera, dix ans plus tard, le mouvement des Gilets jaunes, avant de retourner à l'invisibilité (jusqu'à quand ?). Durant six mois, pour mieux percevoir ce que veut dire « la crise », Florence Aubenas s'était installée à Caen avec un CV bidonné ne laissant apparaître qu'un bac littéraire (elle s'inventa un mari l'ayant entretenue puis quittée, l'obligeant à chercher du travail). J'étais curieux de voir comment Emmanuel Carrère s'était approprié ce sujet qui traite des ''gens de peu'' survivant dans un monde qui les broie, lui qui, jusqu'alors, n'a jamais abordé de front les questions sociales et politiques, lui dont la spécialité porte sur les relations interpersonnelles et la complexité de la vie vécue par chaque être humain, en premier lieu par lui-même. Chaque lecteur de Carrère sait la propension de cet auteur à se mettre en scène, hormis dans D'autres vies que la mienne (3). Et puis, d'une façon générale, les films tirés de bons livres les égalent rarement. L'équation était donc casse-gueule. Je suis pourtant ressorti du cinéma EM-BA-LLÉ ! Voici, dans le désordre, pourquoi :

 

D'autres vies que la sienne

Contrairement à l'écrivain, le cinéaste Carrère est absent du film, non qu'il n'habite pas son œuvre, bien au contraire, mais il s'est mis en retrait et laisse toute la place aux actrices (c'est principalement un film de femmes). Hormis celui attribué à la journaliste ''infiltrée'', interprété par Juliette Binoche, tous les rôles sont tenus par des comédiens non professionnels. Riche idée qui donne au film une puissance incommensurable. J'avais, en son temps, été ébloui par la vérité se dégageant de chanteurs amateurs montés sur scène après un stage encadré par Christian Camerlinck (dont le visage a quelques similitudes avec celui de Carrère), il émanait d'eux une émotion pure que les chanteurs professionnels, par la répétition de leurs prestations, perdent trop souvent. Il en est de même au cinéma. Et puis, il y a Binoche, parfaite en journaliste confrontée à un milieu dont elle ignore tout.

 

Donner à voir le hors champ

Le canevas social du livre est respecté. Rien n'est occulté de l'exploitation de ces femmes payées une misère pour remettre en état des lieux de vie que personne ne respecte, le travail exténuant à des horaires impossibles, le fonctionnement hiérarchisé d'entreprises de nettoyage qui n'a pas évolué depuis deux siècles. Sans oublier l'environnement institutionnel inhumain de Pôle emploi ou des boîtes d'intérim qui pullulent sur la misère humaine. Mais Carrère a su aller plus loin qu'un film social à la Ken Loach. Il y a ajouté sa touche personnelle, et l'on peut imaginer que si Florence Aubenas a mis tant d'années à donner son accord pour l'adaptation du livre, c'est parce qu'elle attendait un réalisateur capable de la surprendre en allant au-delà du message explicite ressortant de son enquête. Dans Ouistreham, Emmanuel Carrère transforme l'intrigue, la dépasse en y ajoutant une dimension laissée hors champ dans le livre : les réactions des anciennes collègues de Florence Aubenas quand elles apprennent sa véritable identité. Dans le livre, cela tenait en deux phrases, les deux dernières : « Ce sont de vraies retrouvailles, avec des rires et des souvenirs sous le néon gris du couloir. Je n'en finis pas de demander des nouvelles pour retarder le plus possible le moment où cette bulle d'intimité va éclater. » Emmanuel Carrère en tire les scènes les plus émouvantes du film.

 

(1) Film sorti en salle le 12 janvier 2022

(2) Éditions de l'Olivier 2010, existe en Points Seuil

(3) P.O.L. 2009, existe en Folio